…le rendez-vous tant attendu des Grenadins
La transhumance vers la Méditerranée a commencé plus tôt cette année, complices des températures qui font rêver les gens du nord et qui permettent d’oublier la crise qui s’enlise, le chômage et ses chiffres irréels et si réels, la guerre où chacun donne son opinion sans vraiment savoir, et toutes les mauvaises nouvelles qui hantent nos quotidiens.
Les différentes plages de la Costa Tropical, sous leur tapis jaune ou gris, accueillent un défilé incessant de familles : des pères impatients qui portent le parasol et la glacière ; des mères qui râlent avec leurs sacs chargés de jouets, de raquettes, de serviettes ; des gamins et des abuelos qui traînent des pieds et qui savent qu’il vaut mieux se taire.

De mon drap de bain, j’observe le show. On dirait bien que cette année, le maillot de bain asymétrique est à la mode. J’imagine déjà les marques de bronzage !
Au fond, on entend les vagues qui claquent. Cette musique légère et familière, on en a rêvé pendant les mois gris d’hiver. Soudain, elle est entrecoupée du pschitt d’une canette de clara con limón. Il est midi. C’est l’heure de se désaltérer. « Tiens, c’est pour toi ! » Avant de venir, l’arrêt obligatoire au supermarché du coin. Chez Lidl, il y avait une promo sur le pack. Des chips en guise d’accompagnement. Peu de fruits, de toute manière la situation est catastrophique. Il ne pleut pas et les agriculteurs font la gueule. La région parle de restrictions. On s’en fout, on profite du soleil et demain, on verra.
Il y a ceux qui se baignent. Moi, la première. L’eau n’est pas froide. D’ailleurs, il n’y a pas de choc thermique. Ni de méduse. Pas comme l’an dernier.

Des injonctions andalouses fusent.
Ça crie, ça s’engueule, ça célèbre. Après tout, nous sommes en pleine Semana Santa. L’occasion parfaite pour se retrouver en famille. Plus tard, on ira voir une dernière procession ou non. Ah ! De Barcelone à Madrid, ils se moquent de nos traditions : ces Andalous, toujours dans l’exagération ! Pleurer pour une Madone, n’importe quoi ! Ils feraient mieux de bosser, tiens ! « Ils sont jaloux, les Catalans et les Madrilènes ! Ils aimeraient bien connaître une telle ferveur ! Tous les hôtels sont pleins. Même les gîtes sont prisés ! »

Des touristes d’Europe du Nord sont là. On les reconnaît. Ils arrivent blancs et repartent rouges de la plage. Ils sont en vacances, ils apprécient la côte et aimeraient bien tout quitter pour se faire dorer la pilule au soleil plus longtemps qu’une semaine par an. Avant, ils pouvaient venir deux fois par an. Mais cette année, les prix des vols ont triplé et puis, les temps sont durs du nord au sud.
Il y a bien sûr les gens de la ville. Eux aussi, on les repère. Ils mangeront au bar de la plage, du poisson et des fruits de mer. Parce qu’à Grenade capitale, ce n’est pas la même chose. Ils fuient leur quotidien comme les autres : les horaires de bureau, les activités extrascolaires des gosses, les réunions interminables, le déjeuner chez les beaux-parents. Certains skiaient encore le week-end dernier. De la montagne à la mer, tous sont d’accord pour dire que Grenade a tout. Et puis on a l’Alhambra, le monument le plus visité d’Espagne.

Mon regard quitte ce groupe de citadins pour un autre groupe : le groupe des insouciants, H24, 365 jours par an. Ah ! la jeunesse !
Des enfants tapent dans la balle. Des frères et sœurs s’engueulent. Les parents ne veulent rien savoir. Pas de ça. Pas aujourd’hui. On oublie le quotidien. On oublie les factures, les emmerdes, les rendez-vous chez le dentiste.



Vacances, j’oublie tout.
Parce que oui, vivre au sud et à la mer, ça permet de mettre de côté les problèmes et de se sentir éternellement en congés, tout du moins le week-end si on ne travaille pas. Et peu importe si pour rentrer sur Grenade, on sera pris dans les bouchons, peu importe si les enfants s’endormiront en voiture et qu’ils ne voudront plus aller se coucher, peu importe si notre peau tourne écrevisse. On en aura profité comme le démontreront ces photos publiées sur les réseaux, ce ciel bleu qui donnera envie, ces filtres utilisés pour plus de contraste, ces visages un instant reposés. Un moment de béatitude pour affronter demain et la rentrée.

La Semana Santa et son cortège de processions se terminent, on remballe tout – glacière et serviette de plage – et on se donne rendez-vous la semaine prochaine. Après tout, la saison estivale vient tout juste de se lever sur Grenade avec sa horde de touristes en quête de soleil et de dépaysement.
Note à moi-même : acheter un parasol. Quant à la glacière colorée, on attendra encore un peu.


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