Tandis que certains souvenirs de mon enfance s’estompent avec le temps, certains sont immuables. Ancrés en moi. J’ai toujours voulu vivre à l’étranger. Un feu qui brûlait en moi, bien avant de devenir une partie de mon cheminement, bien avant que je sache ce que cela voulait dire vivre à l’étranger. À l’époque, certains de mes camarades se rêvaient chanteurs ou pompiers ; moi, je souhaitais marcher sur les pas d’Indiana Jones ou couvrir l’actualité dans les pays marqués par des conflits.
In fine, je n’ai pas réalisé mes rêves de gosse quoique je fouille dans les profondeurs lexicales et que je décortique le terrain linguistique pour que de l’autre côté de la frontière, les personnes ouvrent les yeux sur la beauté italienne. Ainsi, je suis devenue traductrice, mais surtout j’ai apprivoisé ce feu qui m’enflammait petite : je vis à l’étranger et cette année, je fête mon vingtième anniversaire de cette aventure incroyable.
À cette occasion, j’ai décidé de retracer mes années de vie à l’étranger en plusieurs étapes. Je suis partie à 19 ans, j’en ai bientôt 40. Que de chemin parcouru, que de rencontres éphémères et durables, que de changements. Bien sûr qu’il y a eu des moments difficiles mais je n’ai jamais douté.

Pour m’épanouir, je devais trouver cette partie de moi ailleurs, dans un autre pays. Selon maman, je tiens ce désir de bouger et de découvrir le monde de mon père. Malheureusement, il n’est plus là pour que je puisse lui demander, ou peut-être que sans le savoir, il vit son destin à travers mon parcours. De lui, j’ai aussi hérité la passion de l’architecture et du monde antique, tout comme de ma maman, la passion des belles choses et du plaisir d’être ensemble. Il n’était donc pas étonnant que très tôt, je décidai de m’installer en Italie. Ce fut à Rome où tout commença.
Voici le premier chapitre de ce dossier consacré à mes 20 ans de vie à l’étranger :
2005 – 2010, mes années de formation.
J’appartiens à la Génération Erasmus, celle ayant vu le film de Klapisch et soucieuse de vivre son Auberge espagnole dans un pays de l’Union européenne. Je suis partie en 2005, à une époque où les smartphones n’existaient pas, tout comme les réseaux sociaux. Une époque qui annonçait un vent nouveau avec les débuts de Skype, l’apparition des blogs Skyrock et les vols low cost qui nous faisaient sentir tous plus proches les uns des autres.
Je fus admise en Erasmus à l’université La Sapienza, le saint Graal. Peu de places pour beaucoup de dossiers. Tout le monde ne pouvait pas alors s’octroyer une année Erasmus : sélections, places limitées et budget. Aujourd’hui, les temps ont changé et partir étudier un semestre dans un pays de l’Union européenne est devenu une pratique courante. Pourtant, il y a 20 ans, faire une année Erasmus, c’était sauter dans l’inconnu, c’était aller à l’encontre d’un monde nouveau et de découvertes. Pour moi, ce fut mon billet aller simple.

Sur les bancs de la faculté de lettres et philosophie à la Sapienza à Rome. Décembre 2005.
En effet, je suis arrivée à Rome avec un objectif simple : devenir plus Italienne que Française. On peut dire que j’ai suivi le manuel de la parfaite intégration : la mode, la cuisine, les gestes, les amités, les études. Je respirais, je vivais, je mangeais, je dormais, je rêvais, j’aimais à l’italienne. Sans m’en rendre compte, j’annulais, jour après jour, mon identité française pour me mouler dans la société italienne. Aujourd’hui encore, cette phase d’assimilation a des répercussions dans ma vie. Rien ne me fait plus plaisir d’entendre des Italiens me complimenter sur mon italianité, sur ma connaissance de la culture classique (liée à mes études), mais aussi de celle populaire (celle qu’on n’apprend pas dans les manuels).

Le choc culturel résumé en une photo. Septembre 2005.
Cette intégration fut possible grâce à mes premiers colocataires, tous Italiens, mais de régions différentes : du Milanais aux origines siciliennes aspirant au cinéma, au futur avocat venant des Pouilles, en passant par la Sarde qui n’avait jamais mis un pied sur la Péninsule avant de commencer ses études à Rome, sans oublier la Calabraise qui luttait contre la société patriarcale et qui était de toutes les manif’. Un pot-pourri italien. Chacun me prit sous son aile. Chacun souhaitait me faire découvrir sa région et l’Italie actuelle, ainsi que parfaire mon italien « ton italien sort tout droit d’un livre de Manzoni ! ». Comprenez un italien littéraire et poussiéreux !
Ce furent des années de formation italienne : apprendre l’art de la moka, faire la pizza et me tromper chez le charcutier (oui, j’ai acheté 4 tranches de mortadella et 4 autres de prosciutto crudo parce que je ne savais pas qu’en Italie, on ne parle pas en tranches, mais en etti (grammes)), découvrir les programmes télé fort discutables mais souvent le reflet d’une société (Striscia la notizia, C’è posta per te, Amici…).
Un laboratoire culturel quotidien où j’apprenais vite et bien, en parralèle à mes cours de linguistique, de littérature de la Renaissance et du Caravage. Je tombai aussi amoureuse d’un de mes coloc. Quand je vous disais que je m’étais intégrée à la perfection !

Coupe du monde 2006 : vivre la finale à Rome. Oui, on me chambra, mais ce fut toujours bon enfant.
À ce sujet, on dit souvent que pour parler correctement une langue, vivre une histoire avec une personne native aide. Cela peut sonner cliché, mais partager son quotidien avec une personne du pays fait progresser dans la pratique de la langue. Et même si notre histoire ne s’est pas bien terminée, je lui suis reconnaissante de m’avoir fait découvrir une facette de l’Italie et de sa région.
La découverte des Pouilles et du style de vie méditerranéen.
Avant qu’elle ne devienne une destination instagrammable, j’ai passé beaucoup de temps dans les Pouilles. Ma passion pour le monde méditerranéen fut renforcée, tout comme celle de la défense des traditions locales et des dialectes.
Quant à 20 ans, j’ai vu pour la première fois une procession dans un village en bord de mer, ce fut un choc. Mon ex m’avait prévenu, mes autres colocs (pas vraiment pratiquants) m’avaient dit que je devais me préparer à quelque chose de particulier et que j’avais le droit de ne pas aimer, mais de ne pas le dire à haute voix par respect. Je n’ai pas aimé. J’ai adoré. La marche, les bougies, la Madone, les femmes en noir, les rues blanches, le silence puis les cris, la fatigue des heures à attendre. Une expérience que je répétai plusieurs fois. Même ma maman, encouragée par mon enthousiasme, est venue une année.


Par ailleurs, il y avait une telle différence entre la vie frénétique à Rome et la vie dans le Sud. Le jour et la nuit. À Rome, je finissais mes études, mais je travaillais en même temps. Dans un premier temps, j’ai donné des cours de français à de jeunes Italiens inscrits à Château(briand), le lycée français de Rome. Puis, j’ai travaillé dans un call-center avant de décrocher mon stage dans une agence détachée du ministère italien des Affaires étrangères.
J’étais payée une merde, alors je commençais à travailler quatre soirs par semaine dans une pizzeria romaine. Et le samedi matin, je faisais l’hôtesse pour un master en droit. Une précaire comme tous les jeunes Italiens de l’époque. Mais aussi une formation de la vie qui rappelle que tout n’est pas rose au pays de la Dolce Vita.
Sombrer avant de se relever.
Je commençais à perdre pied et mon monde s’effritait. J’étais très jeune pour les standards italiens. Finir ses études à 22 ans en Italie, de surcroît à La Sapienza, relève du miracle. J’étais en décalé. Si d’un côté mon travail (mon stage se transformant en temps partiel) semblait passionnant sur le papier et en ligne avec mes études, je le haïssais. Je perdis du poids, beaucoup, et je fumais clope sur clope. Au travail, mon chef était despotique et misogyne ; à la maison, je vivais avec un être jaloux. Et ce qui devait arriver arriva, j’envoyai tout valser et je partis me réfugier plusieurs semaines dans les Pouilles, chez mon ancienne belle-mère qui m’accueillit avec une assiette d’orecchiette con cime di rapa. Je l’accompagnais à la messe, on allait au marché et on prenait le café chez la nonna avec les zie. Jamais elle ne me jugea.
Quant à ma famille, je n’avais pas envie de les inquiéter. Elle aussi traversait des épreuves. Et quand on vit à l’étranger, toutes les émotions sont multipliées. Tout est intensifié. Chaque mot est pesé. Chaque soupir aussi. Au fond de moi, je ne souhaitais pas entendre quelqu’un me dire « Rentre ». Un mot qui sonnait pour moi comme un échec. Je n’avais pas non plus envie de donner un faux espoir à ma maman et à mes frères qui avaient vécu avec difficulté mon départ.

Maintenir les liens malgré la distance. Rome était devenue aussi la ville des retrouvailles.
Puis, je rentrais à Rome avant de m’envoler en France pour les fêtes de fin d’année. 2009 était sur le point de commencer et je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie. Je n’avais qu’une certitude, celle de continuer à vivre en Italie, mais avec qui, comment, où ?
Pendant ce séjour en France, maman me trouva triste et bien sûr, inquiète pour mon futur. Ensemble, on retourna en Italie et dans les Pouilles. Nos familles s’entendaient bien et je crois que tout le monde attendait la publication des bans. Mais au détour d’une conversation, ma mère me conseilla de contacter mon oncle qui pouvait peut-être m’aider avec ses contacts. Une fois à Rome, j’envoyai un message à mon oncle qui en effet, avait un ami très bien placé à Rome. Dans un pays où règne le népotisme, j’ai moi aussi bénéficié du carnet d’adresses d’un membre de ma famille. C’est ainsi que des portes s’ouvrirent. Je n’avais qu’à choisir : un poste dans une ambassade francophone, un autre dans le cinéma, et celui de prof de FLE. Je décrochai ce dernier qui correspondait à ce que je voulais à ce moment de ma vie.
Je souhaitais rencontrer du monde, vivre une nouvelle expérience pro, mais surtout me rapprocher de la France et de mon identité. En outre, ce métier me permettait d’accepter des projets de traduction. Sans le savoir, mon futur se dessinait…
En février 2009, commença un nouveau chapitre de ma vie à l’étranger. Je renaissais et je m’épanouissais à nouveau. Mon ex avait de moins en moins d’emprise sur moi. L’ancienne gamine de 19 ans s’affirmait et gagnait en liberté. Et toujours en février 2009, je fis une rencontre.
La rencontre.
Celle qui me procura le farfalle nello stomaco comme je la décrivis à une amie que j’appelai immédiatement. Des semaines passèrent sans revoir cette personne. Puis tout se précipita. C’était juillet, un mois particulièrement étouffant cette année-là. Je venais de déménager à l’EUR avec mon ex. Une petite maison avec jardin, on parlait même de prendre un chien. Pourtant, on savait bien l’un et l’autre que nous nous éloignions de plus en plus. Nous étions redevenus des colocataires.
Je pris alors un verre avec cette personne rencontrée quelques mois plus tôt sur mon lieu de travail. Le jour d’après, je quittais mon ex. Je venais de rencontrer mon mari et avec lui, je commençais mes plus belles années romaines avant les difficultés.

Notre première photo. Août 2009
Nous fréquentions un milieu romain composé d’artistes et de journalistes, mais aussi international avec les nombreuses soirées organisées entre profs, dans les pubs, dans les locali. Je vivais dans un grand appart à Trastevere avec des Italiennes et des Américaines. Le week-end, on partait faire des randos dans les Abruzzes ou participer à des sagre dans des petits villages du Latium. On partit aussi à Amalfi avec ma maman et mon petit frère.
Cette période me permit aussi de faire le tri dans mes amis, certains choisissant de rester auprès de mon ex. Après tout, j’étais celle qui étais partie. Mais je m’en fis des nouveaux dont une amie en particulier.
Outre mon futur mari, mon travail me permit de rencontrer ma meilleure amie. Une Française. Et je suis persuadée que si je les ai rencontrés à ce moment de ma vie, c’est que c’était le destin. En effet, l’école de langues où nous travaillions, je la connaissais déjà puisque mon ex et un de ses associés y louèrent quelque temps un bureau. Et moi, il m’est arrivé plusieurs fois après la fac de m’y rendre. Pourtant, je ne croisai ni Adam, ni ma future amie alors que d’autres profs, quand je commençais à y travailler, se souvenaient de cette gamine qui débarquait en mini-jupe et lunettes fluo sur le nez !

Admirez ces couleurs flashy, la ceinture bling bling, les lunettes fumées, la jupe déchirée… La sobriété ne définissait pas mon style à l’époque !
Et dire que des annés plus tard, je me présentais en cours en ballerines, jean et chemisier, la quintessence de la Française pour les Italiens. J’avais conclu mes années de formation.
Ce premier numéro entre dans le cadre d’une série d’articles pour célébrer mes 20 ans de vie à l’étranger. Le prochain article sera dédié à la période 2010-2015, les années de bousculement.


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