Quand Bad Bunny raconte la fin de nos quartiers

Difficile d’être passé à côté du phénomène Bad Bunny ces derniers temps. Si son nom s’est mis à tourner en boucle assez récemment dans les médias francophones, vous vous doutez bien qu’en Espagne, Benito, on le connaît depuis un bail !

Bad Bunny, au-delà des clichés

Longtemps réduit – à tort – à la culture du reggaeton (et donc au triptyque playa – amor – sexo, la « santa trinidad » des clichés), l’artiste portoricain est bien plus que cela. Je ne m’attarderai pas ici sur les styles musicaux qui l’ont influencé (pour cela, je vous conseille l’excellente Série musicale de Zoé Sferz, dont trois épisodes sont dédiés à Bad Bunny et à la scène portoricaine), mais plutôt sur ce qu’il dénonce. Son dernier album Un Verano Sin Ti, celui-même qui a raflé tous les prix, est un véritable manifeste brandi par les boricuas et les Latinos, et dont l’écho arrive jusqu’ici, en Espagne.

Bad Bunny dénonce dans son dernier album la gentrification

Je ne prétendrai pas non plus parler au nom de mes amis argentins, mexicains, uruguayens, chiliens ou colombiens qui colorent ma vie et partagent leur culture avec moi au quotidien, tout en subissant parfois le racisme ordinaire ici. Je préfère me concentrer sur une réalité que je connais, que je vois et que je perçois chaque jour : la gentrification.

Dans sa chanson « LO QUE LE PASÓ A HAWAii », il dénonce cette situation qui se diffuse aussi vite que se vident les quartiers et qui fait baisser les rideaux de fer des petits commerces, poussant les habitants toujours plus loin vers la périphérie. À Grenade, j’ai vu ce changement s’opérer sous mes yeux.

De l’Espagne en crise à l’Espagne à la mode

Je suis arrivée en Espagne en 2013, quittant une ville – Rome – déjà en proie au phénomène de la gentrification. L’Espagne que j’ai découverte alors n’était pas celle dont tout le monde parle aujourd’hui. À l’époque, nos proches en France, en Angleterre ou en Italie nous avaient déconseillé de partir là-bas. Pourquoi s’installer dans un pays en pleine crise économique ? L’Espagne de 2013, ce n’était pas une destination à la mode. Le tourisme y était essentiellement balnéaire et bon marché. On venait en Espagne pour des vacances « Vamos a la playa » : fiesta, sol, sangria.

De Valence à Grenade, le phénomène de la gentrification

À notre installation, se loger dans une ville comme Valence était simple. Pour 450 euros, en pleine Ciutat Vella, à deux pas du Mercat Central et d’El Carmen, nous avions trois chambres, un grand séjour, deux salles de bain, une terrasse et un balcon… Ne me demandez pas le contact de notre ancien propriétaire : cela fait bien longtemps que l’appartement a rejoint la plateforme Airbnb.

Quand, un an plus tard, nous avons déménagé à Grenade, nous avons trouvé un duplex en plein centre pour 700 euros. Et vous savez quoi ? Pour beaucoup de Grenadins, ce loyer était déjà élevé, car le pays était toujours en récession et les salaires restaient très bas (non pas qu’ils aient beaucoup augmenté dix ans plus tard !). Aujourd’hui, cet appartement ne se loue plus du tout à ce prix-là. Et c’est là que le bât blesse. Certains quartiers se sont vidés de leurs habitants. C’est le cas de l’Albaicín.

L’Albaicín ou la perte d’un accent

Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, ce quartier est devenu un symbole de la gentrification. En flânant dans les ruelles pittoresques de l’ancienne médina, on entend désormais parler anglais, français, néerlandais ou allemand, mais de moins en moins andalou. Les vieilles maisons blanchies à la chaux sont devenues des Airbnb entièrement restructurés. Le confort y est, certes, mais à quel prix ? Un prix que les locaux ne peuvent plus payer. Beaucoup ont préféré transformer leur bien en location saisonnière, ne retrouvant leur propre quartier que le temps de faire le ménage avant d’accueillir les prochaines touristes, comme l’illustre si bien le clip de la chanson « TURiSTA » de Bad Bunny.

On comprend alors pourquoi Bad Bunny est bien plus qu’un phénomène portoricain. Il est une voix : celle des exclus, celle des cultures qui s’entrechoquent et celle des fractures sociales qui, de San Juan à Grenade, finissent par se ressembler.


Qui suis-je ? Française établie à l’étranger depuis 2005, je suis traductrice et rédactrice spécialisée dans le tourisme. Je défends l’authenticité, les traditions et le respect des populations locales, tout en m’insurgeant contre le tourisme de masse. Parce qu’il est possible de travailler dans ce secteur sans pour autant vendre son âme au diable.

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