Mes filles ont-elles plusieurs nationalités ?

L’identité chez l’enfant plurilingue

Ou le vertige de l’identité puzzle

Comment se définit l’identité chez l’enfant plurilingue ? Être né ici, mais venir d’ailleurs. Parler une langue à l’école et trois autres à la maison. Pour les enfants de l’immigration, la question « D’où viens-tu ? » est souvent un défi. Dans cet article, je vous invite au cœur de notre quotidien multiculturel en Andalousie. Entre héritages franco-britanniques et ancrage espagnol, découvrez comment mes filles façonnent ce que j’appelle leur identité puzzle : une mosaïque unique où l’appartenance ne se soustrait pas, mais s’additionne.

« Au fait, tes filles sont Italiennes ou Espagnoles ? »

Cette question revient souvent, comme un refrain un peu trop simple dans la partition, pourtant complexe, des nationalités : « Alors, vos filles sont Italienne et Espagnole ? ». À cet instant, je vois mon interlocuteur attendre une réponse claire, un drapeau que l’on plante, une case que l’on coche, une nation à laquelle on appartient corps et âme. Dans le regard de mes filles, tout est plus nuancé ; les frontières qu’elles perçoivent sont celles dressées par les autres. Elles ne sont pas en quête d’identité.

Vivre avec des racines françaises et anglaises, mais être nées en Italie et en Andalousie, c’est vivre, au quotidien, dans un joyeux mélange saupoudré d’éducation multiculturelle. Chez les enfants plurilingues et pluriculturels, l’identité n’est pas un gâteau que l’on découpe en parts égales, mais un puzzle dont les pièces s’assemblent chaque jour de manière unique. Elles ne sont pas la somme de leurs nationalités ; elles sont une identité nouvelle, hétérogène et toujours mouvante. Dans cet article, j’ai eu envie de vous emmener dans les coulisses de notre multiculturalisme quotidien, là où les racines ne sont pas ancrées dans le sol, mais dans les mots et les souvenirs que nous tissons ensemble. À la fin de ce texte, je répondrai aussi à la question de leur nationalité !

L’identité n’est pas un gâteau que l’on partage

On a souvent tendance à imaginer notre identité comme une ressource limitée, un gâteau dont on distribuerait les parts. Comme si, en ajoutant une langue ou une culture, on risquait d’en grignoter une autre. Cette vision mathématique me semble bien étroite face à la réalité du multiculturalisme, et ne correspond en rien avec notre vision.

Dans notre quotidien, l’identité de mes filles ne se divise pas ; elle s’additionne. Tout simplement. Elles ne sont pas « un peu de chaque », elles sont « totalement tout ». C’est ce que l’on peut appeler l’identité puzzle. Chaque pièce est une expérience : l’accent chantant des camarades de classe à Grenade, les chansons de San Remo passées en boucle en février ou les classiques de la littérature enfantine française et anglaise que nous leur lisons le soir.

Ces pièces ne s’excluent pas. Elles s’emboîtent. Parfois, le puzzle change de forme selon l’endroit où elles se trouvent ou la personne à qui elles s’adressent, mais le tableau reste inchangé. Ce cumul de racines ne les fragmente pas. Au contraire, il les solidifie. En ne choisissant aucune case, elles s’offrent la liberté d’habiter tous leurs héritages à la fois. C’est peut-être là que réside la véritable richesse de l’immigration en famille et du multiculturalisme : apprendre que l’on n’a pas besoin de renoncer à soi pour devenir l’autre. Pourquoi renoncer à un héritage culturel quand il nous est possible d’en additionner plusieurs ?

À chaque langue, sa réalité

Dans cette mosaïque de langues (anglais, français, italien et espagnol), j’observe une répartition fascinante des rôles. Ce n’est pas un mélange désordonné, mais une sorte de géographie sentimentale qui s’installe.

L’espagnol est la langue de la vie andalouse. C’est la langue de l’extérieur, de la vie quotidienne à Grenade, celle des jeux dans la cour de récré, des cours de flamenco, des cris de joie entre copains et de la socialisation. C’est la langue de leur ancrage dans le présent, celle qui leur permet de dire : « Je suis d’ici ». Et c’est cette langue portée par un accent andalou reconnaissable qui fait dire aux locaux « Ces filles sont d’ici ! »

Mais dès que le seuil de la maison est franchi, l’atmosphère sonore change. Le français, l’anglais et l’italien sont les langues du cœur et de la transmission familiale. Ce sont les langues de l’intime, de la confidence, des disputes, des rires, du partage. Le français porte l’écho de mes propres racines, tandis que l’anglais transmet l’héritage paternel. Ce sont les langues des grands-parents, celles qui tissent un fil invisible par-dessus les frontières et les kilomètres. Quant à l’italien, sa musicalité devient le terrain neutre de nos discussions. C’est la langue qui nous permet de tous nous retrouver et de tisser des liens au-delà des frontières.

S’adapter en continu et avec bienveillance

Ce qui est le plus surprenant, c’est de voir comment leur personnalité bascule d’une langue à l’autre. En espagnol, elles adoptent souvent une gestuelle plus vive, une intonation plus affirmée. En français, une certaine douceur maniérée tandis qu’en anglais, une précision différente s’installe. Quant à l’italien, elles reconnaissent l’amour que nous, parents, portons à cette langue. Elles s’expriment avec pudeur, désireuses d’en apprendre toujours plus. Je tiens à préciser ici que ce plurilinguisme n’est pas qu’une compétence technique. Nous connaissons tous des personnes qui ont appris plusieurs langues, mais ici, c’est une gymnastique émotionnelle. D’où l’importance de différencier l’apprentissage des langues étrangères chez les adultes de celui des enfants immergés dans le plurilinguisme. En effet, elles apprennent, sans même s’en rendre compte, que l’on peut aimer, se fâcher ou s’émerveiller avec des nuances propres à chaque culture. La langue devient alors une maison que l’on transporte avec soi, peu importe où l’on se trouve. 

Vivre en Andalousie avec des valises pleines de cultures

La culture andalouse est omniprésente. Elle ne se contente pas d’être un décor, elle imprègne notre quotidien. Ici, le rythme de la journée, l’importance de la lumière (et du soleil), la chaleur des échanges au coin d’une calle ou dans un bar de toda la vida, sans oublier la ferveur des ferias et de la Semana santa imposent un ancrage très fort. Ainsi, mes filles grandissent bercées par ce que l’on pourrait définir le duende, cette énergie propre au flamenco et à la terre andalouse qui les façonne jour après jour.

Pourtant, au milieu de cette immersion totale, nous continuons de voyager sans bouger et de repousser nos frontières. Franchir le seuil de notre maison, c’est un peu comme voyager avec un pass Interrail. C’est là que nous ouvrons nos « valises pleines de cultures ».

Comment cultiver les différentes cultures ?

Maintenir cet équilibre n’est pas easy peasy. Il faut trouver le juste milieu et donner de la place à chaque culture. Par exemple, c’est cuisiner des pâtes al dente en regardant un programme de télévision en anglais, tout en sachant que le soir, nous irons manger des tapas avec des amis espagnols. C’est célébrer aussi les traditions françaises avec la même ferveur que les fêtes locales. Avoir sur la table la galette des Rois à la frangipane, mais aussi le Roscón de Reyes. Pouvoir supporter plusieurs équipes nationales et se dire que cette année, on a quatre fois plus de chances de ramener la coupe à la maison !

Cette diversité n’est pas une source de conflit pour nos filles. Loin de là. Elles apprennent que l’on peut être totalement intégrées à la vie andalouse, tout en gardant précieusement en soi des fragments d’ailleurs. Cette immigration en famille leur apprend que les racines ne sont pas forcément plantées dans un sol unique : elles se nourrissent de plusieurs terres à la fois. Vivre en Andalousie avec ces héritages, c’est leur offrir le luxe de ne jamais avoir à choisir entre leur réalité géographique et leur vérité intérieure.

Le cadeau de l’entre-deux : devenir des citoyennes du monde

On me demande souvent si ce n’est pas trop lourd pour elles, si ce mélange de langues et de cultures ne finit pas par créer une confusion. Mais ce que j’observe, c’est exactement l’inverse. Ce cadeau de l’« entre-deux » est une clé qui leur ouvre des portes.

L'enfant plurilingue et son identité puzzle

Grandir avec cette identité puzzle, c’est avant tout développer une capacité d’adaptation extraordinaire et une ouverture d’esprit souhaitable. Très tôt, elles ont appris que le monde ne se regarde pas d’un seul point de vue, qu’un objet peut avoir quatre noms et qu’une coutume n’est pas « la norme », mais simplement une manière parmi d’autres d’habiter le monde. Cette souplesse leur offre une empathie naturelle : elles savent que l’autre est différent, car elles sont elles-mêmes composées de différences. C’est le propre des TCK (Third Culture Kids ou « Enfants de la troisième culture ») : ces enfants qui ne grandissent pas « entre » les cultures, mais qui s’en créent une nouvelle, une « troisième culture » hybride, où l’adaptabilité devient une seconde nature.

La maison est là où on se comprend

Alors, quand on me pose la question : « Mais tes filles sont Italiennes ou Espagnoles ? », je réponds qu’elles ont la double nationalité franco-britannique, mais qu’elles se définissent aussi par leurs lieux de naissance : Rome et Grenade. Elles sont leur propre pays. Elles sont cet espace mouvant et riche où le français, l’italien, l’anglais et l’espagnol se donnent la main.

Les réduire au concept de nation serait nier la complexité de leur sentiment d’appartenance. Pour elles, l’appartenance n’est pas une adresse fixe ou une frontière géographique, c’est un sentiment de connexion. Elles ne se demandent pas « D’où je viens ? », mais « À qui je suis liée ? » En effet, elles n’ont pas de racines uniques, chaque jour, elles déploient leurs ailes pour partir à la découverte de plusieurs cieux. Et finalement, n’est-ce pas là le plus beau des héritages ? Apprendre que l’on est jamais aussi bien chez soi que lorsqu’on porte en soi tous les horizons de ceux que l’on aime.


Note : Le plurilinguisme et le pluriculturalisme chez les enfants TCK peuvent se vivre de plusieurs façons, selon l’environnement familial et social. À cet égard, je précise que cet article se base sur notre vécu, mon ressenti et mes observations. Avant de le publier, j’ai tenu également à recueillir l’avis de mon aînée : « Maman, tu as décrit exactement ce que je suis et ce que je ressens. Merci ».


Qui suis-je ? Je m’appelle Coralie et je vis en Andalousie avec ma famille depuis plus de dix ans. De quoi est fait mon quotidien ? Je suis traductrice et rédactrice spécialisée dans l’art de vivre méditerranéen, de l’Italie à l’Andalousie (tourisme, histoire de l’art, patrimoine, histoire, Made in Italy et gastronomie). Je suis également autrice pour les éditions Voyages Gallimard.

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