Après un premier épisode consacré à ma rencontre avec un Britannique (à (re)découvrir ici : L’alliance franco-britannique, c’est mon daily bread), je voulais consacrer le deuxième épisode à une période que nous n’avions pas vu venir et dont nous payons encore aujourd’hui les pots cassés. Si pour beaucoup de personnes, le Brexit est désormais un événement archivé, souvent vu comme mineur puisque non directement lié à leurs vies, cette décision a eu des répercussions sur nos vies, et quand je dis nos vies, je pense à tous les Européens continentaux qui vivaient alors au Royaume-Uni et les Européens britanniques qui vivaient sur le continent. J’ai donc souhaité poser des mots et expliquer comment nous avons vécu cette période. Voici l’épisode : Désunion et union, le Brexit vécu par un couple franco-britannique installé en Espagne.
La gueule de bois
Le jour du Brexit, nous partions en vacances sur l’île de Majorque rejoindre ma belle-mère et sa meilleure amie qui comme des milliers de Brits partent chaque année à la recherche du soleil méditerranéen. J’avais alors écrit un article sur Medium qui résumait ainsi nos états d’âme :
« Plus de 24 heures ont passé et nous, en tant que famille européenne, on a la gueule de bois. Notre état d’âme est passé de la tristesse à l’amertume.
Nous sommes une famille européenne. Nos certificats de naissance disent que nous sommes nés au Royaume-Uni, en France et en Italie, nous avons vécu dans plusieurs endroits, nous parlons plusieurs langues, nous travaillons en différentes langues et pour différents pays. […] Personne ne s’inquiète pour tous ces Britanniques qui vivent hors du Royaume et pour tous ces Européens qui y vivent.
Alors, ce matin en prenant notre petit-déjeuner, le goût était amer et encore plus en voyant ces retraités Britanniques qui ont voté YES se prélasser sous le soleil européen tout en lisant The Sun. »
Ce jour-là et les jours qui ont suivi, nous étions vraiment mal. Mômes grandis dans l’UE, nous ne pouvions pas croire que quelqu’un souhaitait sortir de l’UE, et nous ne voulions pas imaginer ce qui pouvait arriver.
Après l’onde de choc
Comme mentionné en introduction, les résultats du Brexit ont eu des répercussions sur toutes les familles binationales vivant au Royaume-Uni (plus si uni, depuis) et dans des pays de l’UE. Les résultats ont brisé des rêves de gamins qui se voyaient partir sac à dos comme leurs aînés quelques années auparavant. De notre côté, le sujet est devenu tabou avec des amis et sensible avec des membres de la famille. Du jour au lendemain, une fracture relationnelle et générationnelle est apparue. Par exemple, les aînés louaient les avantages du Brexit tels que le retour au passeport bleu sombre. Peu importe si les portes se fermaient, du moment qu’ils récupéraient la couleur de leurs passeports. Ce détail prêterait à sourire, si les conséquences n’avaient pas été si catastrophiques.

Aujourd’hui encore, des familles continuent à ne pas se parler : comment mes parents ont pu voter en faveur de la sortie de l’UE quand je vis dans un pays de l’UE et que je travaille pour une institution européenne ? Pourquoi ont-ils choisi de saboter mon futur, ma carrière, mon choix de vie ? Pourquoi certains Britanniques résidants une grande partie de l’année dans un des pays méditerranéens de l’UE ont-ils décidé de voter, eux aussi, pour la sortie ? Ne savaient-ils pas que leurs votes auraient des effets directs sur leurs vies et engendraient des frais tels que la souscription d’une assurance ?
Une histoire de désinformation
Chez nous, les mois qui ont suivi le Brexit ont été des mois de réflexion. Adam s’est rapproché de nombreux groupes de Britanniques qui vivaient comme lui dans un pays de l’UE et qui dénonçaient les résultats du vote et la campagne menée.
À l’heure qu’il est, nous savons que la campagne en faveur du Brexit a été trompeuse. Certains votants du oui regrettent leurs votes après s’être rendu compte que les promesses lancées par les Brexiters n’étaient que de belles promesses en l’air. Pire, le NHS (le système de santé au Royaume-Uni), orgueil national et protagoniste de la campagne, est désormais en crise. En effet, l’argent promis au système de santé a disparu et les caisses sont vides.
Outre la désinformation, les groupes de Britanniques contre le Brexit dénonçaient aussi le droit de vote. Il faut savoir que lors du référendum, mon mari n’a pas pu voter puisqu’il résidait à l’étranger depuis trop longtemps. De même, les Européens vivant au Royaume-Uni. Incroyable quand on sait que les premiers concernés par les résultats étaient justement ceux qui n’avaient pas le droit de voter.
L’instauration d’un climat antioxygène
Pour mon mari, cela a été (et est encore) une blessure. Il s’est senti trahi par ses compatriotes et sa patrie. Tout ce qu’il lui avait été acquis lui était désormais retiré. Comme ça, du jour au lendemain. Par un simple vote. Nous avons longtemps espéré un changement, l’annulation du référendum, voire une prise de parole par la reine. Nous savions que cette dernière devait rester impartiale, mais le vote avait-il été impartial ? Son Royaume était désormais désuni, ne devait-elle pas se prononcer ? Des personnes se faisaient agresser, les actes racistes augmentaient et que faisaient les autorités ?
Dès la publication des résultats, les langues se sont déliées et beaucoup d’Européens ont commencé à recevoir des insultes.
De notre côté…
Nous aussi, nous avons vécu des situations désobligeantes. Comme cette fois où après avoir récupéré notre voiture de location à Bristol, nous nous sommes arrêtés pour manger. Adam était parti demander si la cuisine était encore ouverte tandis que j’attendais dans la voiture avec notre aînée. On lui a, alors, répondu que la cuisine était fermée, mais qu’en tant que mangeur de baguette, une boulangerie l’attendait de l’autre côté de la route. Car oui, en vivant depuis plus de 15 ans sur le continent, l’accent d’Adam s’était légèrement modifié !
Mais, c’est au moment de notre mariage en Espagne que nous avons réellement compris que les choses avaient changé.
Mariage franco-britannique à l’espagnol
Avant le Brexit, le mariage n’avait jamais été une de nos priorités. Nous savions que c’était plus simple pour des questions administratives. On nous l’avait notamment recommandé lors de l’achat de notre appartement, mais bon, nous deux détestant la bureaucratie, se marier quand chacun provient d’un pays et qu’on vit dans un tiers nous semblait une complication que nous n’avions pas envie de gérer. Mais comme beaucoup de couples mixtes franco-britanniques, nous avons décidé de sauter le pas pour renforcer et légaliser notre union, comme si un bout de papier pouvait devenir le garant de notre amour. Chaque jour, nous entendions à la radio, nous lisions dans les journaux qu’il y aurait des changements sur le plan de l’immigration, que de nouvelles lois seraient instaurées, que les mouvements deviendraient difficiles. Il nous était donc devenu inimaginable de ne pas nous marier en Espagne. Ainsi, nous avons lancé les démarches, rassemblé les différents papiers et affronté les difficultés d’un mariage mixte dans un autre pays (dire qu’à l’époque, les 3 pays étaient tous membres de l’UE !!!).

Puis, nous avons été convoqués à un entretien dans un bureau de l’état civil à Grenade. Il manquait peu de temps à la sortie définitive du Royaume-Uni de l’UE et encore aujourd’hui, on se demande si l’employée n’a pas voulu faire du zèle puisque clairement, elle a commencé à émettre des doutes sur notre union en répétant plusieurs fois la sortie imminente du Royaume-Uni et qu’en effet, un mariage avec une personne de l’UE pouvait comporter des avantages. Elle nous a demandé de revenir avec un témoin qui devait confirmer notre relation (apparemment, les naissances de nos filles comptaient pour du beurre !) parce que selon ses dires il y avait dernièrement une explosion de mariages blancs !
Nous avons dû garder notre sang-froid devant cette personne qui, en quelque sorte, insultait notre histoire, qui nous faisait perdre un temps fou et qui n’avait cure de toutes nos années en Espagne. Nous étions amers et dégoûtés de toutes ces manœuvres politiques reposant sur la peur de l’étranger.
Pourquoi se marier ?
Comme déjà évoqué, les êtres humains n’étaient clairement pas au cœur des pourparlers entre le Royaume-Uni et l’UE. En effet, les études ont démontré que les résidents européens au Royaume-Uni et les Britanniques résidants dans des pays de l’UE avaient été oubliés des tables de négociation. Pour nous, il était donc important de nous protéger. Nous marier n’était pas uniquement une protection supplémentaire (notre position était en Espagne stable : résidents fiscaux de longue durée, enfants en commun, bien immobilier en commun), c’était aussi un moyen d’avoir le même passeport pour toute la famille. Notre union a été certes célébrée en Espagne, mais nous l’avons immédiatement fait reconnaître par le consulat de France à Madrid. Ainsi, d’ici moins de deux ans, Adam pourra accéder à la nationalité française à travers le mariage d’une ressortissante française même si nous vivons à l’étranger.

Aurait-il pu demander la nationalité espagnole ? Oui, mais l’Espagne ne reconnaît pas la double nationalité pour les ressortissants britanniques. (La joie des relations internationales !) Parce que oui, bien qu’il soit toujours en colère, jamais il ne voudra renoncer à sa nationalité britannique. Il a fait le choix, tout comme moi, de vivre dans un autre pays. Pour autant, cela ne veut pas dire que nous n’aimons plus nos pays d’origine.
Parfois, lors de discussions en famille, avec des amis en France ou en Angleterre, on nous fait comprendre que nous sommes, en quelque sorte, moins Anglais ou Française parce que nous ne vivons plus dans notre pays d’origine, que du fait de vivre à l’étranger a amputé notre nationalité.
Je vis hors de France depuis 18 ans. Pour autant, je ne me sens pas moins Française. Être mariée à un rosbif ne signifie pas avoir trahi ma patrie ! Je suis juste tombée amoureuse d’un être humain, peu importe sa nationalité. À travers lui, une autre culture s’est ouverte à moi et ça c’est une chance.
Malheureusement, cette chance, celles et ceux qui ont voté le Brexit le 23 juin 2016 ne l’avaient pas comprise. Chez nous, ce pluriculturalisme est une force et fera l’objet d’un dernier épisode. Stay tuned!


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