Le châle de Manille, étoffe emblématique aux couleurs vibrantes et aux franges dansantes, s’est profondément enraciné dans le paysage culturel de l’Espagne, et plus particulièrement en Andalousie. Son histoire, tissée de liens commerciaux transcontinentaux, mais aussi d’une appropriation culturelle, en fait bien plus qu’un simple accessoire de mode. Il est un symbole de tradition, un écho d’un passé lointain qui continue de vibrer au rythme du flamenco et des festivités. De l’ornement des balcons à l’accessoire sublimant les mouvements du flamenco, le châle de Manille raconte une histoire fascinante. C’est de ce voyage jusqu’en terre espagnole que je souhaite vous raconter…
De la Chine à l’Espagne via Manille
Contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, l’origine du châle de Manille ne se situe pas directement aux Philippines. Son histoire prend racine en Chine, où des artisans talentueux tissaient et brodaient ces magnifiques pièces de soie. Au XVIe siècle, l’Espagne et son « empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais » avait établi des routes commerciales dont celle du galion de Manille. Cet important lien maritime entre l’Asie et les Amériques, via les Philippines, fit de Manille une plaque tournante du commerce mondial de l’époque. Les soieries chinoises, parmi d’autres denrées de luxe, transitaient par Manille avant d’être acheminées vers le Mexique, puis l’Espagne. C’est au cours de ce passage que ces châles acquirent leur appellation, devenant connus sous le nom de « châles de Manille », un nom qui allait perdurer et s’affermir au détriment de l’origine géographique initiale de l’étoffe.
L’Andalousie, terre d’adoption du châle de Manille
C’est à Séville, alors porte des Amériques et du commerce avec les colonies, que le châle de Manille trouva un terreau particulièrement fertile. Les élégantes espagnoles, sensibles à la beauté et à l’exotisme de cet accessoire, l’intégrèrent rapidement à leur garde-robe. Au fil du temps, les artisans locaux s’approprièrent les techniques, y ajoutant leur propre touche créative.
Les motifs floraux exubérants, les oiseaux délicats et les scènes inspirées de la culture espagnole remplacèrent les dragons. La palette de couleurs s’enrichit également, adoptant des tons plus vifs et chaleureux typiques de l’Andalousie. Enfin, les longues franges de soie, héritées de la culture arabe, qui ajoutent du mouvement et de la délicatesse au châle, devinrent un autre élément spécifique.

Le lien entre le châle de Manille et l’Andalousie se renforça au fil des siècles, au point où il devint un symbole intrinsèque de la région. Il n’est pas rare de trouver d’anciens châles, véritables trésors familiaux, transmis de mère en fille, portant en eux l’histoire de toute une région et d’une tradition ancestrale.
Le châle de Manille, l’accessoire virevoltant du flamenco
Raconter l’épopée du châle en Espagne sans mentionner l’apport de la culture du flamenco serait un récit incomplet tant le monde gitan a contribué à la diffusion de ce bout d’étoffe venu d’ailleurs.
En effet, la première moitié du XIXe siècle fut marquée par un changement en matière de mode. Tandis que l’Espagne perdait de sa splendeur, la puissante industrie anglaise, dont le textile, s’imposa et les modes européennes adoptèrent des tonalités plus sombres. Le châle de Manille, réservé jusque là à l’élite espagnole, tomba en disgrâce et trouva refuge auprès de couches sociales plus humbles comme les manolas à Madrid – les femmes de petite condition citées par Téophile Gautier dans son Voyage en Espagne – et les femmes gitanes. Rapidement, il s’invita dans la danse flamenco au point de devenir l’une des principales ressources de la bailaora, et un attribut féminin riche en sensualité.

Le flamenco est sans doute le domaine où le châle de Manille exprime toute sa puissance et qu’il reflète, à nos yeux, la culture du flamenco, mais aussi la culture espagnole. Intégré à la danse, il devient une extension du corps de la danseuse, soulignant chaque mouvement, sublimant chaque émotion. La manière dont la danseuse manipule le châle, le faisant tournoyer, glisser sur ses épaules ou l’agitant avec passion, est un art en soi. Le lien entre le flamenco et le châle est donc indissoluble, chacun enrichissant l’autre dans une symbiose artistique passionnante et théâtrale. Un spectacle que j’ai récemment admiré en compagnie d’amis venus de Rome dans une grotte du Sacromonte à Grenade : le tablao Venta El Gallo.
Le châle de Manille de nos jours, entre tradition et modernité

Aujourd’hui, le châle de Manille continue de jouer un rôle important dans la vie culturelle et festive de l’Espagne, et plus particulièrement en Andalousie. Par exemple, durant la Semaine sainte à Grenade, il est courant de voir les balcons revêtus de magnifiques châles au passage des processions religieuses. Ces étoffes, de couleurs plus sombres, marquent la solennité de l’occasion et ajoutent une touche de raffinement et de tradition. Le printemps en Andalousie, avec l’explosion de couleurs, de festivités et de joie de vivre, offre un autre contexte privilégié pour admirer le châle de Manille.
Tout est dans le détail
Lors des Ferias de Séville, de Cordoue et Grenade, les filles et les femmes – moi la première – arborent des robes de flamenco, souvent rehaussées par un châle brodé aux longues franges virevoltantes. Enfin, on le porte lors de mariages, de baptêmes et d’autres événements importants, témoignant de son statut d’objet précieux et chargé de signification.

Bien que profondément ancré dans la tradition, le châle de Manille n’est pas figé dans le passé. Des créateurs contemporains explorent de nouvelles interprétations, utilisant des matériaux modernes et des motifs innovants tout en respectant l’essence de cet accessoire emblématique. Cette capacité à évoluer tout en conservant son identité assure la pérennité du châle de Manille dans le paysage culturel espagnol. Comme en témoigne le choix vestimentaire de la chanteuse Rosaliá qui en 2021, à l’occasion du Met Gala, rendit hommage à ses origines endossant une tenue flamboyante inspirée du châle de Manille.
Ainsi, le châle de Manille a parcouru un long chemin et traversé des mers depuis les artisans chinois jusqu’aux rues animées de l’Espagne. Il est devenu un symbole fort de l’Andalousie, unissant dans ses fils de soie l’histoire de liens commerciaux et culturels et la beauté intemporelle d’une tradition toujours célébrée de nos jours. Que ce soit au printemps à Séville, lors des solennités de la Semaine sainte, vibrant au rythme du flamenco à Grenade, ou simplement ornant les balcons ensoleillés, le châle de Manille continue de danser au cœur des fêtes et de la vie quotidienne espagnole, portant avec lui l’écho d’un récit vibrant et passionné.
En savoir plus…
L’art du châle de Manille vous intéresse ?
À Madrid, le musée de la mode et du textile (museo del traje) vous propose notamment de découvrir des pièces de collection uniques et de parcourir l’histoire de cette étoffe venue de Chine devenue un symbole de la mode espagnole.
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Sur Cahier de Coco, vous trouverez des articles sur l’Andalousie, ma terre d’adoption, à travers mon regard et mon expérience.


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